Penda Diouf : « La France est un pays aveugle au genre et à la couleur »

Durant ses études à Paris, Penda Diouf, 36 ans, « féministe inclusive », découvre, par le biais de l’un de ses enseignants, le monde de la mise en scène théâtrale. Ses ambitions futures ainsi confortées, l’autrice et directrice d’une médiathèque à Paris  multiple les écrits, goûte à la scène comme comédienne et crée le label Jeunes textes en liberté. Fondé il y a 3 ans, aux côtés du metteur en scène Anthony Thibault, ce dernier défend la diversité au théâtre en favorisant, notamment, l’émergence des autrices.

Pour quelle(s) raison(s) as-tu décidé de fonder le label Jeune textes en liberté ?

Jeunes textes en liberté est né dans un contexte difficile. Avec Anthony, on s’est rencontré,  en mars 2015, au Théâtre national de la Colline, lors d’un débat sur la représentation de la diversité sur les plateaux de théâtre. On était assis côte à côte et le débat, porté par Laure Adler, était assez houleux.  Au cours de la discussion, Anthony s’est levé pour prendre la parole alors que je la réclamais depuis 20 minutes. Je lui ai alors dit qu’il était impoli et qu’il était un homme blanc dominant colonialiste. Le lendemain, j’ai reçu un mail d’excuses. On s’est rencontrés une semaine après et on s’est rendu compte qu’on voulait défendre les mêmes valeurs. On souhaitait travailler sur la diversité sans que cela soit un geste politique mais que cela devienne naturel.

Justement, peut-on parler de diversité, notamment du point de vue du genre,
dans le monde du théâtre ?

Non. Pour moi ça reste une question de domination et de pouvoir, dont les hommes bénéficient majoritairement.  Quand on regarde qui dirige les structures, ce sont essentiellement des hommes. Pour les centres dramatiques nationaux, je crois que c’est 70% de directeurs pour 30% de directrices et cela dépend, bien sûr, des théâtres. L’opéra on n’en parle même pas et les théâtres nationaux c’est quasiment un ratio 20-80%. Pour les autrices, il y a pratiquement plus de femmes qui écrivent mais ce sont les hommes qui sont recherchés après les études.

Je pense qu’il y a une question de machisme et de domination. Les hommes ayant  le pouvoir n’ont pas envie de le lâcher.

unnamed.jpgPenda Diouf :  « L’art et l’écriture ne peuvent être déconnectés d’un environnement social, culturel, politique. »

Comment tes idées ont-elles influés sur la création du label ?

Je ne sais plus qui a dit ça : « Mon idéal de théâtre c’est de voir que les gens qui font la queue pour aller voir mes spectacles sont les mêmes que ceux qui font la queue dans les supermarchés ».  Je pense exactement la même chose.  Je veux qu’il y ait des hommes, des femmes, des classes populaires,  des cadres supérieurs, des noirs, des blancs…  En fait j’essaye d’être dans un féminisme inclusif. Je voudrais que dans les salles et sur scène, publics et comédien-ne-s représentent la France.

Avec le label, j’ai l’impression qu’on se rapproche de cette idée. Bien que l’on soit encore jeune, c’est déjà plus représentatif de la réalité que ce que je peux voir d’autres théâtres. On est attentif à ce qu’il y ait des femmes dans les équipes techniques et dans les mises en scène. D’ailleurs, l’an dernier, six autrices ont été sélectionnées par le label. Sachant que nos lectures se font aussi hors les murs, l’idée et de créer de la rencontre.

Nous ne sommes évidemment pas les seuls à œuvrer sur cette question de diversité. Il y a aussi le collectif Décoloniser les arts. Plus on sera nombreux à travailler sur cette question et à agir plus les choses vont bouger.

Comment tes idéaux se dégagent-ils de tes écrits ?

J’écris essentiellement des personnages féminins racisés. Je pense n’écrire bien que les choses que je connais et maîtrise.  Pour moi, l’art et l’écriture ne peuvent être déconnectés d’un environnement social, culturel, politique. De ce fait, les pièces sont souvent traversées par les questions de féminisme, de patriarcat, d’identité, d’oppression. En  général, dans mes écrits, ce sont des femmes fortes qui vont chercher des ressources pour lutter contre un environnement pouvant être oppressant, anxiogène.

Pour quelle(s) raison(s) vouloir évoquer le statut des femmes racisées ?

Un livre est sorti il y a peu et rédigé par des comédiennes noires, Noire n’est pas mon métier. Ce livre pose la question des rôles stéréotypés des noirs et aussi de féminisme. C’est-à-dire que ça sera toujours le même type de rôle qui sera proposé aux femmes.  Elles sont souvent cantonnées à des rôles moins importants, moins forts. C’est pour cela que je m’emploie à n’écrire que des rôles de femmes.

Elles ne sont pas l’unique cible de mes écrits. La plupart du temps, il y a aussi des hommes noirs. J’écris beaucoup autour de femmes noires ou racisées mais je souhaite que d’autres personnes, des hommes noirs prennent le stylo et écrivent de beaux personnages.

Cela ne veut pas dire que chaque communauté doit parler de sa communauté propre. L’espace et les opportunités doivent être donnés à chacun pour raconter sa propre histoire et ses propres récits, pour être au plus juste. C’est injuste si les hommes parlent en lieu et place des femmes alors que celles-ci n’ont pas toujours les opportunités de le faire elles-mêmes. C’est pareil pour des hommes blancs qui parleraient à la place d’hommes noirs.

Pourquoi est-ce qu’un mouvement comme celui de Noire n’est pas mon métier a mis autant de temps pour émerger ?

Il  n’a jamais été de bon ton de réclamer ses droits quand on est une femme et quand on est une femme noire. La France est un pays qui est aveugle au genre et à la couleur. Du coup, on est tous les mêmes. C’est un peu comme ça que la société s’est créée donc il ne peut pas y avoir de « positive action » parce qu’on est tous pareil. La société ne veut pas faire de différence. Et quand on sort du lot en montrant sa différence, c’est très mal vu encore aujourd’hui. La société ne s’est pas construite en regardant les différences. Au contraire, elle essaye de les aplanir, de les invisibiliser.

De la même manière qu’il existe un mouvement revendiquant les droits des femmes noires au cinéma, existe-t-il un mouvement féministe dans le théâtre ?

Oui, je pense notamment à des autrices comme Rébecca Chaillon qui écrit et met en scène. Pour moi, ce qu’elle fait c’est ultra féministe. Elle se pose la question du genre et de la race au sens sociologique. Elle est vraiment dans cette question d’intersectionnalité. Mais, il y en a d’autres comme Joséphine Chaffin, par exemple. Il  y a un mouvement d’autrices qui écrit sur la société en tentant de casser les frontières.

Parlons maintenant de tes ambitions futures, de tes projets, où en es-tu ?

Ma dernière pièce, La Grande ourse, va être éditée en février 2019. Une lecture publique se tiendra d’ailleurs au Panta théâtre de Caen, le 16 octobre prochain.

J’ai également une autre pièce : Piste, qui sera montée, en novembre, à Ouagadougou. Une lecture de cette pièce sera organisée, cette fois, à Bruxelles, fin novembre.

Quant au label Jeunes textes en liberté, nous avons fixé un appel à texte sur le thème du travail et de l’humain pour la 4ème saison. Le 6 octobre, nous aurons terminé de lire et de sélectionner les textes. Nous en avons déjà reçu 132, contre 115 pour la première saison. Il y a d’ailleurs de la diversité dans ces écrits. Certains proviennent du Canada, du Congo et du Cameroun. La sélection est ouverte à tous à partir du moment où l’on écrit en Français. J’encourage d’ailleurs les Français racisés à nous écrire. Nous organiserons ensuite des lectures publiques, de janvier à juin, dans différents lieux. Certainement à Paris, Grenoble, Sarrans ou encore Poitiers.

 

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